S’aimer soi-même, est-ce un péché ?
En cette époque où éclosent de partout des centres de bien-être, où les livres et les formations de développement personnel font légion, où la recherche de soi-même devient une priorité pour certains, on peut s’interroger sur l’égoïsme latent qui s’immisce dans nos vies. Nous sommes, nous chrétiens, appelés à donner, à nous donner. « Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même », disait sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Sainte Bernadette, elle, appelait à « se dévouer sans mesure, aimer sans compter ». Et nous, comment nous débrouillons-nous avec tout cela ? Se donner soi-même, est-ce incompatible avec s’aimer soi-même ? Sommes-nous concernés par cette folle quête de soi ? Ou devons-nous au contraire enterrer cette recherche intérieure au plus profond de nous-mêmes, pour ne penser qu’à servir les autres ? Mais est-ce que l’on peut servir les autres sincèrement si l’on ne s’aime pas soi-même ? J’ai envie de pousser plus loin la réflexion : se donner soi-même, cela est-il possible sans s’aimer soi-même ?
S’aimer soi-même : une recherche égoïste ?
Gloire et puissance
Notre société actuelle n’est pas la mieux placée pour donner l’exemple de la charité. Les personnes qui dirigent la planète montrent chaque jour à quel point la soif de pouvoir et de gloire personnelle sont de grands moteurs de ce monde. C’est une éternelle course à qui possédera le plus, à qui sera premier, à qui écrasera le mieux les autres.
Et chez les chrétiens ?
Mais nous, chrétiens, sommes-nous les mieux placés pour donner des leçons aux autres ? Sommes-nous parfaitement irréprochables ? Faisons-nous toujours passer les intérêts des autres avant les nôtres propres ? Combien sommes-nous à dire régulièrement du mal de nos prochains ?
Lors de chaque Eucharistie, nous nous reconnaissons pécheurs. Nous sommes bien conscients de nos erreurs. Mais le fait d’être lavés de nos fautes à chaque messe, le fait d’être pardonnés dans chaque sacrement de réconciliation, lève-t-il pour nous la nécessité de la quête d’une meilleure façon de vivre ? Sommes-nous, par l’absolution de nos erreurs, exemptés de chercher à abandonner nos péchés, et notamment ceux de la médisance et de l’égoïsme ?
Recherche de la sainteté
Bien au contraire ! Parce que nous demandons pardon, nous faisons ce travail sur nous-mêmes de reconnaissance de nos propres errements. Nous examinons notre conscience à la lumière de la Parole de Dieu et nous voyons en nous tout ce qui fait obstacle à la lumière. Si nous voulons servir Dieu, ce retour sur soi est indispensable pour prendre conscience de nos zones erronées et essayer de les améliorer. Nous devons impérativement chercher comment laisser Dieu nous inonder de sa lumière pour pouvoir illuminer les autres de son amour. Se connaître soi-même est indispensable pour avancer sur le chemin de l’amour de Dieu.
S’aimer soi-même ?
Dans ce contexte, comment interpréter le comportement de ceux qui cherchent à s’aimer eux-mêmes ? N’est-ce pas là une belle leçon d’individualisme patent ? Un égoïsme affiché ? Moi avant les autres, et puis les autres si j’ai le temps ? Allons-y gaiement, faisons-nous chouchouter, prenons du bon temps, prenons soin de nous et oublions les autres : est-ce une attitude bien chrétienne ? Ce sont des discours que je lis régulièrement sur les réseaux sociaux où la critique est encore plus facile que dans la vie réelle. Les donneurs de leçons sont nombreux à fustiger cette quête de soi, à la considérer comme une honteuse démonstration d’égocentrisme.
Et pourtant… Jésus lui-même ne nous a-t-il pas donné l’exemple ?
S’aimer soi-même : que nous dit la Bible ?
Les Écritures
En ouvrant notre Bible, nous pourrons trouver plusieurs passages où Dieu nous demande de nous aimer nous-mêmes, aussi bien dans l’Ancien Testament (Lv 19:18) que dans les Évangiles (Mc 12:31 ; Mt 22:39 ; Lc 10:27) et les épîtres (Gal 5:14 ; Jc 2:8).

Comment les interpréter ?
Alors, que cela signifie-t-il ? Aimer son prochain, d’accord. Mais ce « comme toi-même » pose question. Le mot « comme » est à double sens : devons-nous lire ce mot en tant que « de la même façon » ? Ou bien plutôt dans l’acception « et aussi » ? En d’autres termes, est-ce à dire que nous devons aimer nos prochains « de la même façon » que nous nous aimons nous-mêmes ? Ou bien est-ce un commandement qui nous demande d’aimer les autres « et aussi » de nous aimer nous-mêmes ?
Quelle que soit l’interprétation exacte de ce verset, il apparaît clairement que Dieu nous demande de nous aimer nous-mêmes. La deuxième interprétation de ce verset, « et aussi », laisse l’interprétation évidente : il faut s’aimer soi-même.
Aimer les autres sans s’aimer soi-même ?
Mais, même si nous en choisissons la première acception, la question se pose : de quelle façon allons-nous aimer les autres si nous sommes incapables de nous aimer nous-mêmes ? Comment pourrions-nous aimer les autres si nous nous tournons le dos à nous-mêmes ? « Aime ton prochain de la même façon que tu t’aimes toi-même » : mais si je passe mon temps à ne pas penser à moi, cela signifie-t-il que je ne dois pas penser à l’autre ? Si je m’autocritique en permanence, cela est-il la porte ouverte à la critique de l’autre ? Si je ne prends pas soin de moi, cela signifie-t-il que je ne dois pas prendre soin des autres ? Tout cela est bien paradoxal, n’est-ce pas ?
Est-ce que cette injonction ne serait donc pas double ? Est-ce que les deux acceptions ne devraient pas être prises en compte conjointement ? Ce verset ne pourrait-il pas avoir une compréhension plus large : « tu aimeras ton prochain, et aussi tu t’aimeras toi-même ; et la façon dont tu t’aimeras, tu aimeras l’autre exactement de la même façon » ?
Aimer les autres… et chuter
Si le sujet me tient tant à cœur, c’est que je l’ai moi-même parcouru en long, en large et en travers tout au long de ma vie. C’est tout un pan de ma vie, c’est un peu mon quotidien. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours fait passer les autres avant moi-même. Et cela, bien avant de rencontrer Jésus et de lire la Bible. Mais c’est lorsque j’ai rencontré Jésus que j’ai compris qu’avant de « vraiment » pouvoir faire passer les autres avant moi-même, il était indispensable que j’apprenne à m’aimer moi-même.
Se donner soi-même
Avant de découvrir l’amour infini de Dieu, je me donnais. Sans mesure et sans compter. Je donnais de moi-même. Je ne donnais jamais mon avis. Je faisais plaisir aux autres alors même que cela allait à l’encontre de moi-même. Je me mettais toute seule des bâtons dans les roues, parce que j’estimais que les autres valaient mille fois mieux que moi. Les autres étaient ravis. Ils aimaient me fréquenter. Avec moi, la vie était simple. Je disais oui à tout, j’étais d’accord avec tout, je me sacrifiais pour tout et tout le monde. Je ne pensais absolument pas à moi. Et j’aimais ça. Oui. J’aimais vraiment ça.
Souffrance intérieure
Et pourtant, c’était un désastre intérieur. Je m’effondrais très régulièrement. À force de donner au-delà de moi-même, je tombais dans un gouffre de souffrance intérieure tel que, immanquablement, au bout de quelque temps à ce rythme-là, mon cœur ne supportait plus. Je donnais, donnais et donnais toujours. Et j’avais l’impression de ne jamais rien recevoir. Oh, bien sûr, je recevais, c’est évident. Mais à force de m’effacer constamment et de ne jamais rechercher mon propre contentement, je ne voyais même plus ce que je recevais. Alors je basculais dans le vide de mon existence et je tombais dans des questionnements existentiels. À quoi bon tout ça ? À quoi je sers ? À quoi rime ma vie ?
Et puis je finissais toujours par culpabiliser, puisque j’en venais à en vouloir aux autres. Ne pouvaient-ils pas voir à quel point je m’effaçais pour eux ? Ah, ça, ils aimaient prendre tout ce que je donnais, mais pour donner en retour, il n’y avait plus personne ! Mais en pensant à cela, c’est une autre sorte de culpabilité qui m’envahissait : comment ça, « donner en retour » ? Parce qu’en réalité, je donnais en attendant quelque chose en retour ? Mais non, ce n’était pas possible ! Je me félicitais tellement de donner sans rien attendre en retour, comment pouvais-je d’un seul coup blâmer les autres de ne rien me donner « en retour » ??
Se refermer sur soi-même
Finalement, je décidais de ne plus rien donner de moi-même, puisqu’au final, j’en souffrais et que cela m’amenait à des pensées très extrêmes me concernant et concernant l’utilité de mon existence… mais je ne tenais jamais très longtemps. Donner, me donner moi-même, c’était mon mode de fonctionnement, c’était inné, de naissance, c’était dans ma nature profonde, et ne rien donner m’était complètement étranger. Finalement, ne rien donner, c’était encore pire que de me donner jusqu’à épuisement total.
Mais comment faire pour vivre sereinement, sans m’effondrer régulièrement, en arrivant à donner sans me briser intérieurement ?
Sacrement de réconciliation
Et puis un jour, je suis allée recevoir le sacrement de réconciliation. Je me suis confessée d’un péché dont je m’étais déjà confessée – oui, cela arrive souvent ! -, mais pour lequel, bien qu’ayant reçu l’absolution, je ne parvenais pas à me pardonner à moi-même. Ayant fini de parler, je regarde le prêtre, qui me regarde à son tour et s’exclame : « ah oui ! Ça, c’est un grand péché ! ». J’étais estomaquée ! Je n’avais pas l’habitude de recevoir ce genre de remarques lors de confessions ! Mais le prêtre a continué : « je ne parle pas de ce que vous venez de confesser. Je parle du fait de ne pas arriver à vous pardonner vous-même. Si vous ne pouvez pas vous pardonner, c’est que vous ne vous aimez pas assez. Et ça, c’est un grand péché. Dieu nous aime. Et nous, qui sommes-nous, pour ne pas nous aimer nous-mêmes ? ». Cela m’a plongée dans des abysses de stupeur ! Ne pas s’aimer soi-même, c’était se croire au-dessus de Dieu ? Quelle prétention ! Quel orgueil ! J’étais abasourdie ! Et j’ai commencé à réfléchir à tout cela…

L’essence de mes réflexions, et mon évolution sur le sujet feront l’objet d’un prochain article…
La Trinité : c'est quoi ?
S'aimer soi-même, est-ce un péché ? - partie 2 -
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