Aimer ses ennemis : mission impossible ?
“Aimez vos ennemis, nous dit le Christ, et moi je vous dis : bon courage !” C’est, à peu de choses près, en ces termes que le prêtre, non sans humour, s’est adressé à nous ce matin-là. Aimer ses ennemis… Nous connaissons tous cette parole de Jésus, et savons que nous devrions travailler à essayer de l’appliquer dans nos vies. Mais bien souvent, nous préférons glisser cette injonction sous le tapis avec le reste de nos poussières, et l’oublier tranquillement sans en faire plus de cas ! Pourtant, nous serions bien avisés de la ressortir de sous le paillasson et d’essayer d’y réfléchir plus avant. Une vie entière nous suffira-t-elle pour dépasser ces freins dans l’expression d’amour que Dieu attend de nous ? Rien n’est moins sûr ! Mais il n’y a pas de petits progrès, alors mettons-nous en marche !
Apprendre à aimer
Stage d’amour
Mon ami le père Stan Rougier dit souvent “nous sommes ici bas en stage d’amour, nous sommes là pour apprendre à aimer”. J’approuve et j’adhère totalement à ce message. J’ai bien conscience d’être ici pour aimer, et je m’y emploie activement. Seulement voilà : aimer, ce n’est pas simple ! Si ça l’était, nous n’aurions pas besoin d’un stage, me direz-vous !
Est-il si facile d’aimer ?
D’aucuns me demanderont ce que je raconte : allons, bien sûr qu’il est simple d’aimer : regarde, tes enfants, tu les aimes infiniment, même s’il t’arrive, parfois, – soyons honnêtes ! – d’avoir comme une vague envie de les envoyer contre un mur quand il viennent, comme ils savent si bien le faire, titiller la colère en toi ! Et pourtant, même si cela nous est déjà arrivé à tous, même dans ces moments-là, on n’arrête pas de les aimer ! Alors, si on peut aimer nos enfants même quand ils redoublent d’ingéniosité pour mettre notre patience par terre, on peut aimer la Terre entière, n’est-ce pas ?
Aimer : une évidence ?
Pourtant, aimer n’est pas toujours une évidence. Il y a des personnes qui nous laissent totalement indifférents. Il y a des personnes qui nous agacent. Et puis il y a carrément des personnes qui nous ont fait du mal et dont la simple évocation du nom vient encore nous remuer à l’intérieur. Alors, ces personnes-là, comment arriver à les aimer ?
Aimer, c’est tout donner
Donner, oui, mais…
Avant, je m’épuisais à trop aimer. C’était plus fort que moi. Je ne savais pas faire autrement que donner, donner, donner… donner sans compter et surtout sans prendre garde à me préserver. Je donnais, mais en donnant, je me vidais. Il arrivait toujours un moment où je me sentais tellement vide que je ne pouvais plus rien donner. Je m’effondrais, je pleurais un coup sur la difficulté à vivre dans ce monde cruel où tout le monde sait recevoir, mais où si peu savent donner, et je bougonnais sur l’injustice patente qu’il y avait à être une de ces personnes qui donnent tant et reçoivent si peu.
Révélation lumineuse
Et puis, un soir de vigile pascale, j’ai observé ce feu sur le parvis, auquel est venu s’allumer le cierge pascal. Puis tous les cierges de l’assemblée, les premiers allumés au cierge pascal, puis la flamme s’est distribuée de cierge en cierge jusqu’à ce que chaque cierge soit allumé. Et soudain, j’ai regardé le feu sur le parvis, et je me suis rendu compte qu’il n’avait pas diminué d’intensité, ni de chaleur, ni de beauté. Il était toujours le même, fort et resplendissant. En donnant de lui-même, il n’avait pourtant rien perdu de son éclat. Et j’ai compris à ce moment-là que je devais être à l’image de ce feu pascal.
Revenir constamment à la source inépuisable d’amour
Le feu n’a pas diminué parce qu’en donnant, il a continué à se nourrir, de l’oxygène et du combustible. Moi, quand je donnais de l’amour, je donnais ce que j’avais en stock, mais j’oubliais de me réalimenter en oxygène d’amour. Et mon oxygène d’amour, c’est Dieu. Je devais impérativement me nourrir à la source. Revenir à l’amour de Dieu. Et j’ai pris conscience à ce moment-là que je ne donnais rien de moi-même. Ce que je donnais, c’était l’amour de Dieu qui passait au travers de moi. C’est l’amour de Dieu qui passe de moi aux autres. Ce n’est pas mon amour que je donne, c’est l’amour de Dieu.
La source d’amour, c’est Dieu lui-même, et il vit en nous
Entretenir l’amour
À partir de là, je n’avais plus à me soucier de me vider : il me suffisait d’entretenir l’amour que Dieu me donnait. Mon cœur était rempli de l’amour de Dieu, ma source d’amour était en moi : c’est Dieu lui-même ! Et cette source est inépuisable. Aussi, je pouvais me ressourcer en permanence à cette source intérieure. Il m’est alors apparu une deuxième chose : c’est que l’amour que je donnais, ce n’était pas moi qui le donnais : c’était Dieu lui-même.
Ouvrir son cœur
Je ne faisais rien d’autre qu’ouvrir mon cœur pour laisser passer l’amour de Dieu. Je devenais un canal d’amour. Je ne pouvais pas me vider en donnant de l’amour : je ne donnais rien de moi-même ! Je ne pouvais plus bougonner sur ceux qui ne me donnaient pas – ou pas assez – d’amour : je n’attendais plus rien d’eux, ma source d’amour ne devait pas venir de l’extérieur, mais de l’intérieur. Ma seule et unique source d’amour, c’était Dieu lui-même. En Dieu, je trouvais l’amour, pour moi… et de cette coupe débordante d’amour, je trouvais de quoi répandre l’amour autour de moi. Mais il ne s’agissait plus de moi. Il s’agissait désormais de Dieu agissant en moi. Je n’étais qu’un canal de l’amour de Dieu.
Ne rien attendre
Et j’en avais fini aussi d’être dans l’attente : je n’avais plus rien à attendre des autres, je ne faisais qu’accueillir ce qu’ils avaient à donner. Et quand ils n’avaient rien à donner, cela ne me perturbait pas, puisque je n’étais plus dans l’attente. J’étais entrée dans un état d’amour inconditionnel. Bien sûr, je dis cela comme si j’étais devenue parfaite en amour : cela n’est évidemment pas le cas ! Je reste en stage d’amour, j’ai des ajustements à faire en permanence, j’ai des chutes et des remises en question… mais disons que grâce à cette révélation qui m’a été donnée en ce soir de vigile pascale, j’ai pu mettre un début d’orteil dans ce que l’on appelle l’amour inconditionnel.
Aimer ses ennemis
Recentrage
Alors, oui, me direz-vous, j’ai écrit longuement sur l’amour, et cela marche formidablement bien pour nos proches et ceux que l’on apprécie énormément. Mais quid des ennemis, dans tout cela ? À quel moment vais-je enfin aborder le thème central de cet article : aimer ses ennemis, mission impossible ? Tout de suite. J’y viens. Mais ce long préambule sur l’amour, tout court, était nécessaire.
Pour être tout à fait honnête, j’avais commencé à écrire il y a très longtemps un article sur le thème “aimer ses ennemis”. Je ne parvenais pas à le terminer, je tournais en rond et pas moyen de le conclure. Il y avait des tas de pistes de réflexion, mais je ne parvenais pas à structurer tout cela. Il est donc resté dans mes brouillons depuis lors…
Erreur d’aiguillage
Et ce matin, en allant à la messe, soudainement l’Esprit Saint est venu m’éclairer ! J’ai compris une chose, une seule, et tout ce que j’avais essayé d’agencer dans mon bourgeon d’article n’avait plus de sens. Là où je me posais des questions sur ce qu’était réellement un ennemi et sur ce que signifiait vraiment “aimer son ennemi”, j’ai soudain compris que je faisais fausse route…
Car je me plaçais dans mon petit plan humain, au lieu de m’intégrer dans le grand plan de Dieu. Erreur évidemment ! Car dès lors que l’on prend un peu de hauteur, notre point de vue change et s’éclaire.
Canal d’amour
Voilà ce que j’ai reçu ce matin de l’Esprit Saint : si je suis un canal d’amour pour aimer ceux qui me sont agréables, pourquoi ne serais-je pas un canal d’amour pour aimer mes ennemis ?
Vous me suivez ? Je veux dire par là que, de la même façon que je n’ai rien d’autre à faire pour aimer mes amis que d’ouvrir mon cœur et me faire canal de l’amour de Dieu, pourquoi ne ferais-je pas la même chose pour aimer mes ennemis ?
Pourquoi ne serais-je un canal de l’amour de Dieu qu’à mi-temps ? Pourquoi ne serais-je un canal de l’amour de Dieu que quand je le choisis parce que certaines personnes m’agréent et d’autres non ? Qui suis-je, moi, pour décider à quel moment je laisse la voie libre à Dieu et à quel moment je lui mets des entraves ? De quel droit me fermerais-je au passage de l’amour de Dieu, de quel droit enfermerais-je l’amour de Dieu en moi pour ne pas le donner à mes ennemis ?
Ouvrir son cœur pour laisser Dieu agir
Être un canal
Quand je suis canal, je n’ai rien à faire. Juste à ouvrir mon cœur. Le reste, c’est Dieu qui le fait. C’est Dieu qui agit au travers de moi. Je ne suis rien d’autre qu’un chemin. La seule part du travail qui m’incombe, c’est d’ouvrir le canal. Alors pourquoi ne le ferais-je pas pour mes ennemis ? Qu’est-ce que cela me coûte d’ouvrir le chemin en moi ? Rien ! Je n’ai absolument rien à faire, Dieu fait tout !
C’est Dieu qui gère !
Alors est-ce que moi j’aurais le droit de fermer ce canal ? D’empêcher Dieu d’agir au travers de moi ? Est-ce que, moi, je pourrais me mettre en travers de la route de Dieu lui-même ? Lorsque Jésus nous dit “aimez vos ennemis”, il ne nous demande pas de nous investir dans une relation avec des personnes qui nous sont indifférentes ou carrément antipathiques ! Dieu demande seulement à ce que nous nous fassions des canaux pour laisser passer son amour, pour tous, pour les personnes désagréables tout comme nous le faisons naturellement pour les personnes qui nous sont chères. C’est tout. Le reste, c’est lui qui gère.
Ouvrir son cœur et laisser Dieu agir
Alors à moi d’ouvrir mon cœur, à moi de savoir rester un canal d’amour pour quelque personne que ce soit. Il ne m’appartient pas de choisir pour qui je dois ouvrir ou fermer ce canal. Dieu nous aime. Tous. Tels que nous sommes. Gentils ou méchants. Grands ou petits. Sombres ou lumineux. Confiants ou méfiants. Avec nos forces et nos faiblesses. Avec nos blessures et nos pansements. Avec nos arrogances et nos petitesses. Tout, il aime tout chez nous, il pardonne tout de son immense miséricorde. Il nous accueille tels que nous sommes, et il nous aime tels que nous sommes. Il donne son amour à tous de la même façon.
Alors, qui serais-je, moi, toute petite humaine, pour aller contre la volonté de Dieu ? Dieu ne me demande pas de faire quelque effort que ce soit : tout ce qu’il demande, c’est que je me fasse le canal de son amour. Que j’ouvre mon cœur. Et le reste, c’est lui qui le fait.
Pour conclure
Aimer mes amis, c’est me faire canal de l’amour de Dieu. C’est ouvrir mon cœur, laisser Dieu agir, et permettre à l’amour de Dieu de circuler en moi pour aller vers ceux que j’aime. En allant chercher directement l’amour à la source inépuisable de Dieu en moi, je ne me mets pas en danger, je ne peux pas me vider puisque c’est bien Dieu lui-même qui fait rayonner son amour tout autour de moi. Aimer mes ennemis n’est pas différent. C’est me faire canal de l’amour de Dieu. C’est ouvrir mon cœur et laisser Dieu opérer. C’est laisser Dieu répandre son amour tout autour de moi.
Bien sûr, nous pouvons aussi agir par nous-mêmes, avoir des actions bien précises allant dans le sens de l’amour des autres, qu’ils soient nos amis ou nos ennemis – cela fera l’objet d’un autre article. Mais la base fondamentale de tout cela, me semble-t-il, c’est l’agissement de Dieu en nous. C’est l’ouverture de notre cœur, en toute circonstance, pour laisser Dieu répandre son amour autour de nous.
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2 commentaires
Paulo
Bonjour,
Merci
Merci de partager votre profonde réflexion remplie de sagesse.
Aimer ses ennemis, une tâche quasi insurmontable qui m’a provoqué depuis toujours beaucoup de noeuds au cerveau.
Je ne me suis jamais envisager comme un canal par lequel l’amour de Dieu transitait, votre réflexion sur ce sujet est très pertinente, elle pousse le lecteur à méditer sur le sujet sous un angle différent.
Aurélie
Merci pour votre commentaire ! 🙂
Soyez béni !