Les Saints Innocents
MA VIE DE CHRÉTIENNE AU QUOTIDIEN

Les Saints Innocents

12 ans. 12 ans se sont écoulés depuis ce jour de décembre 2008 où la petite âme qui s’était blottie en moi quelques semaines auparavant a pris la poudre d’escampette. 12 ans jour pour jour. C’était un 28 décembre. Jour du massacre des Saints Innocents. Je ne le savais pas encore, je ne pouvais pas le savoir, je n’avais pas mis le pied dans une église depuis la dernière fois que j’y étais allée pour faire plaisir à ma grand-mère. Ce fut une épreuve douloureuse, qui n’était que le début d’une triste série. Et, de prendre conscience aujourd’hui que tout a commencé un jour de commémoration du massacre des Saints Innocents me remue profondément. Je reproduis ici – en italiques – une partie du texte que j’avais écrit à ce sujet quelques années après, et je remets à jour la suite de cette expérience de vie.

Ce n’était même pas un bébé !

Déni

Décembre 2008. Quelque part entre Noël et le Jour de l’An. Au plein cœur de la joie des fêtes se trame en moi quelque chose dont j’ignore tout, mais qui va marquer ma vie de façon indélébile.

Enceinte pour la troisième fois, je suis toute à mon bonheur serein, quand ce matin-là, je reçois un coup au coeur. Un coup qui prend la forme de quelques tâches de sang. Un coup d’oeil sur Internet m’entraîne dans le déni : ce n’est peut-être rien, il peut s’agir de « règles anniversaires », apparemment cela arrive souvent et cela correspondrait au niveau des dates. De toute façon, j’ai rendez-vous ce matin chez le docteur, elle va me rassurer. A coup sûr. 

Mais elle ne me rassure pas ; elle m’envoie aux urgences.

Glacée

Et là, dans la blancheur froide d’une vieille salle d’hôpital, posée sur un siège d’auscultation comme un vulgaire morceau de viande, un médecin, qui ne prend même pas la peine de lever les yeux de son écran pour me parler, m’annonce, impassible, que son appareil d’échographie – qui doit dater d’avant-guerre – n’est pas en mesure de lui montrer si un petit coeur bat encore en moi, et que je dois faire deux prises de sang à deux jours d’intervalle pour confirmer que je suis bien en train de faire une fausse-couche. Fin de l’entretien, merci Madame et bonne journée ! 

Espoir

Je rentre chez moi, plus vraiment dans le déni, mais tout de même, malgré moi, dans l’espoir un peu insensé que ce médecin se soit trompé et que mon tout petit bonheur niché au fond de moi s’accroche encore et tienne bon. Toute la journée, je suis dans la crainte absolue de perdre ce petit bout de vie, et en même temps, dans l’espérance folle que ce minuscule soleil brille encore. Le soir-même, je suis fixée. Pas besoin d’une deuxième prise de sang. 

Déluge

KOJe me vide de mon sang. Je sens mes entrailles déchirées, délitées, liquéfiées. Je ne peux que regarder, impuissante, s’écouler ces rivières rouges et, avec elles, tout mon espoir de vie sauvegardée. La salve terminée, je suis hébétée. Sonnée. Recroquevillée. Mon âme est en lambeaux. Les larmes coulent silencieusement. On est au début de l’hiver, la nuit est déjà tombée, et dans l’obscurité de la maison, je reste dans une sorte de torpeur dont rien ne peut me sortir. 

Mort

Par acquit de conscience, je retourne à l’hôpital le lendemain, puisque c’est ce qu’on attend de moi. Le même médecin, froid, pragmatique, m’informe que l’embryon est toujours en moi et que, cette fois-ci, il est certain qu’il n’est plus en vie. Pire : sa taille indique qu’il n’est plus vivant depuis trois semaines. 

Trois semaines ! 

C’est un coup violent que je reçois sur la tête à pleine volée. Ce qui se passe en moi à ce moment-là, je ne peux pas le décrire. Trois semaines pendant lesquelles je me réjouissais encore de porter la vie, alors que, sans le savoir, je portais la mort. 

Pourquoi mon corps a-t-il mis autant de temps à réagir ? Comment ce tout petit morceau de vie à peine entamé a-t-il pu se retirer sur la pointe des pieds, sans faire de bruit ? Comment ai-je pu ne rien ressentir ? Pourquoi n’ai-je pas su, d’instinct, que quelque chose n’allait pas ? 

Toute à mon euphorie de porter la vie, toute à ma naïveté d’une troisième grossesse après deux autres sans aucun problème, je me suis laissée aller à croire que tout allait bien, que les malheurs n’arrivaient qu’aux autres. Je m’en veux. Je culpabilise. Comment ai-je pu laisser partir ce minuscule bout de vie sans rien faire pour le retenir ? J’aurais dû savoir, j’aurais dû faire quelque chose – ou ne pas faire, qui sait ?

Désespoir

Je suis traversée de mille sentiments plus contradictoires les uns que les autres, je suis perdue, engourdie, inerte. Je ne me souviens même plus de la fin de l’entretien de ce jour. Juste que je suis sortie de là dans un état second, comme un robot. Et qu’en rentrant, j’ai pleuré jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à être saoule de mes larmes, jusqu’à avoir les yeux tellement boursouflés que j’avais du mal à voir au travers, jusqu’à avoir l’impression d’avoir épuisé entièrement mon quota de larmes pour une vie entière.

Deuil

Je me sens meurtrie, incroyablement faible et triste. J’ai besoin de partager, d’en parler. Alors, comme n’importe quelle autre femme au monde, je me tourne vers mes amies et vers ma famille.

Mais c’est une deuxième claque que je reçois en pleine figure. 

Le poids des motsLes amies se sentent obligées de dire quelque chose, elles croient qu’elles peuvent me consoler, que je traverse juste une difficulté quelconque et que des mots pourront me remettre d’aplomb.

Alors les mots tombent. Froids. Durs. Incisifs. Je sais qu’ils sont dits dans de bonnes intentions. Mais qu’ils font mal, ces mots. Je sais qu’ils sont dits pour être réconfortants. Mais, disons-le clairement : ils ne le sont pas. 

Le pire de tous à mon sens : ce n’était même pas un bébé ! … Je crois que les personnes qui disent cette phrase ne se rendent pas compte deux secondes de ce qu’elles disent ! Ce n’était même pas un bébé… 

Laissez-moi exprimer quelque chose que, je crois, un nombre incalculable de femmes vivent. Il y a d’un côté, la froideur implacable de la biologie. Et de l’autre, le cœur d’une mère en devenir. 

Le cœur d’une mère

Bien sûr, du point de vue purement scientifique, l’embryon n’est pas encore un bébé. Le fœtus non plus d’ailleurs. Mais du point de vue du cœur d’une mère, l’embryon est un bébé à l’instant-même où elle voit le test de grossesse positif. Dès lors, elle visualise le bébé, elle l’investit de tout son cœur, elle l’aime déjà. Elle sait qu’il grandit en elle, elle lui parle intérieurement. Elle envisage déjà les moments où son ventre sera bien visible, et elle, radieuse et charmée de voir son ventre bouger au rythme des mouvements de son bébé. Elle le voit déjà grand, elle s’imagine en train de le câliner, elle le voit vivre. Tout simplement, elle est déjà maman. 

Douleur indicible

Et dans une fausse-couche, il n’y a que la couche qui soit fausse. La douleur, elle, est vraie, brutale, violente. La perte est un gouffre immense, et vivre une fausse-couche, c’est entamer un travail de deuil, qui peut prendre plus ou moins de temps selon les personnes. 

En ce qui me concerne, j’ai failli sombrer dans la dépression. Je n’avais qu’une envie, dormir toute ma journée, m’enivrer de sommeil pour oublier que ce que j’étais en train de vivre était vrai, pour ne plus ressentir la douleur pendant le temps où je dormais. 

Faux sourireJe me sentais vide, lessivée, déchiquetée. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Je me levais le matin, faisais de faux sourires pour faire semblant d’aller bien, puis je retournais me coucher, disant que j’étais fatiguée, mais la vérité, c’est que j’étais déprimée et que je me sentais seule au monde. 

Mon bébé – pas mon embryon, non, mon BEBE, celui que j’avais eu en moi et que j’avais projeté, celui que j’avais aimé autant qu’un cœur de maman peut aimer –, mon bébé m’avait quitté, les copines ne comprenaient pas ce que je vivais, mon mari, qui avait été triste que cette grossesse soit terminée, en tant qu’homme qui n’a pas vécu cet événement au-dedans de soi, qui n’a pas eu les tripes arrachées, qui n’a pas vécu le déluge sanglant plusieurs jours durant, avait déjà tourné la page et ne voyait pas combien je souffrais. 

Je me sentais complètement délaissée. Entourée, mais tellement peu comprise, peu entendue, que j’étais recluse dans ma tristesse, seule à affronter cette détresse.

Triste série

J’ai fini par me relever, parce que je suis quelqu’un d’éminemment positif et que j’ai compris que m’enfermer dans la souffrance ne me rendrait pas mon bébé.

Seule au mondeJ’ai cru que ma vie s’écroulait lorsque, quelques mois plus tard, j’ai fait ma deuxième fausse-couche. La douleur a été encore plus vive, je crois, et cette fois-ci, je me suis enfermée dans ma douleur, toute seule. J’ai éteint mon téléphone portable, décroché mon fixe, et me suis enfermée dans ma maison sans plus aucun contact avec l’extérieur pendant plusieurs jours. 

Je ne voulais plus entendre ces phrases bateau que les autres lancent sans y penser, sans savoir, en voulant faire du bien, mais en faisant finalement plus de mal qu’autre chose. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir se taire. Ne pas vouloir agir à tout prix. Juste écouter, entendre la douleur même si on ne la comprend pas. Offrir son épaule à l’autre pour lui permettre de pleurer. Rester présent en silence, en respectant la douleur de l’autre, sans essayer de la comprendre et sans la juger. 

Cette deuxième fausse-couche a été à la fois pire et plus simple à vivre que la première. Pire, parce que l’impression que le sort s’acharne est venue coloniser mon esprit, avec tout son cortège de pensées négatives tournant autour du thème “pourquoi moi ?”. Plus simple, parce que je m’étais déjà relevée une fois, je savais que c’était extrêmement douloureux et que cela allait me demander un effort titanesque pour reprendre une vie joyeuse, mais je l’avais déjà fait, j’en étais capable, et c’est le point sur lequel je me suis appuyée, cramponnée de toutes mes forces pour aller de l’avant coûte que coûte.

Nouvel espoir

Les semaines passent. La vie reprend ses droits. Puis un beau matin, un deuxième trait apparaît sur un nouveau test de grossesse. Cette fois-ci, je suis sûre de moi. Même le médecin le dit : une fausse-couche, c’est très courant. Deux de suite, c’est rare, surtout quand on a déjà eu des enfants avant. Alors trois, c’est impensable ! Et c’est pleine d’entrain que je me rends à cette première échographie… 

Et c’est embourbée dans les larmes et la détresse que j’en ressors, quelques heures plus tard. La vie, une fois de plus, s’est fait la malle. La vie en moi. Et ma vie à moi. Tout bascule, une fois de plus. Et les questions me tombent dessus, implacables, lancinantes, étouffantes. Effrayantes.

Coupable !

Quoi ? Que se passe-t-il ? Je ne suis plus capable de porter la vie ? Je ne sais plus qu’engendrer la mort ? Est-ce que la vie pourra, un jour, à nouveau, se frayer un chemin en moi ? Je ne comprends plus rien. Y a-t-il seulement quelque chose à comprendre ? Je ne sais plus. J’ignore complètement le sens de ce qui m’arrive. Tout ce que je sais, c’est la douleur violente qui m’assaille et me harcèle de toutes parts. 

Non seulement la douleur de la perte de ce petit être qui n’a rien demandé. Mais aussi l’impression de la perte de la capacité à donner la vie. Et la culpabilité mordante. Si je ne sais plus donner que la mort, alors il faut que j’arrête d’essayer de donner la vie ? Si toutes mes tentatives pour faire advenir la vie se terminent dans la mort, peut-être suis-je coupable d’essayer encore ? Trois vies envolées. Trois. Par ma faute. Si je n’avais pas voulu à tout prix donner la vie, je n’aurais pas donné la mort. Je suis devenue une machine à engendrer la mort. Une culpabilité extrême me dévore de l’intérieur. Qui ne m’a pas quittée, 12 ans après.

Désespérée

La lumière, enfin !

À ce moment-là de mon existence, je suis formelle : je dois absolument arrêter, je n’ai pas les épaules assez solides pour supporter une nouvelle fois de risquer de donner la mort. Je ne peux plus. Ces trois morts m’ont anéantie. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Stop. Pitié. Stop.

Pourtant, la vie sait se faufiler par n’importe quel chemin quand l’heure a sonné. Et c’est sans tambour ni trompette que s’annonce une nouvelle grossesse, malgré toutes les précautions prises pour se préserver de ce qui devient pour moi un risque majeur. Toutes mes alarmes intérieures sont au rouge. Je n’arrive pas à me réjouir. Je n’arrive pas à investir cette grossesse. Mon corps endolori, mon cœur meurtri me rappellent à chaque instant combien le risque de sombrer est proche.

Je vis une grossesse angoissée, terriblement inquiète… mais la vie m’offre ce troisième enfant tant désiré ! La vie triomphe ! J’en ressors néanmoins définitivement marquée, et il est hors de question de chercher à avoir un autre enfant, comme nous l’avions envisagé bien avant tout cela. Je ne pourrai plus jamais risquer d’engendrer la mort. C’est trop douloureux. Terminé.

Les Saints Innocents

Le temps passe, rien ne s’efface

Alors que la vie se poursuit, que mes trois enfants grandissent bien grâce à Dieu, j’avance, marquée par ces événements, en essayant de ne plus trop y penser. Et puis, vient l’année 2013, j’entre en Église, je rencontre Dieu, une grande paix s’invite en moi.

Malgré tout, chaque fausse-couche apprise dans mon entourage me replonge dans ma propre douleur. J’essaie d’être cette épaule bienveillante et non-jugeante, cette oreille attentive qui accueille la douleur de ces mamans endeuillées, ce soutien que je n’ai pas pu trouver quand je l’ai recherché. Je n’oublie pas ces trois petites âmes envolées. Je ne peux pas les oublier. Elles font partie de moi. Je suis seule à les porter.

La culpabilité explose

Et puis un jour, tout me revient à la figure avec une violence extrême. Un jour où je prends conscience que, n’ayant pas encore fait “la” rencontre de ma vie à l’époque de ces trois petites vies perdues, je ne les ai jamais confiées à Dieu. Je n’ai jamais prié pour elles. 

Je leur ai donné la mort. Et puis je les ai abandonnées. 

J’ai pensé, égoïstement, à moi, à ma douleur. Mais pas à ces petites vies évanouies.

Je sais que Dieu n’a pas attendu que je prenne conscience de cela pour les accueillir auprès de lui. Je sais que ces trois petites vies envolées sont auprès de lui depuis bien longtemps.

Mais moi, qu’ai-je fait ? Rien. Absolument rien. Pas une prière. Une pensée douloureuse de temps en temps. Mais rien, concrètement. Alors je me reclus dans une prière intense pour demander pardon et pour, enfin, 10 ans après, confier ces petites âmes au Seigneur. En me sentant si déplorable, de n’y avoir pas pensé avant ! Et la culpabilité me ronge une fois de plus.

Larmes

Pluie de lumière

La lumière dans les ténèbresEt puis soudain, la lumière arrive. Elle me parvient dans les mots d’un ami qui, sans le savoir, va venir déposer un pansement de lumière sur mes plaies encore béantes. Lors d’une conversation spirituelle où sont évoquées les âmes des enfants non-nés, cet ami vient exprimer quelque chose qui m’émeut profondément. Il ne connaît pas mon histoire. Il ne sait pas que je porte en moi trois enfants qui n’ont jamais vu le jour. Il ne sait pas que je porte le joug de la culpabilité. Et il vient réparer quelque chose en moi. 

Dieu a créé ces vies pour que ces âmes vivent éternellement auprès de lui. Dieu a déjà baptisé ces enfants. Voilà ce que je découvre, ébahie, au travers de mes larmes qui ruissellent. Dieu a créé ces vies pour qu’elles vivent éternellement auprès de lui. Dieu a tout dans sa main depuis le début. Dieu les a accueillies à l’instant même où la vie les a quittées. Dieu a suppléé à ma petitesse. 

C’était une évidence, pourtant, je le sais, Dieu pourvoit toujours à nos manquements. Heureusement, d’ailleurs… Mais c’est pour moi une lumière immense qui entre dans mon cœur au moment où j’entends ces mots ! Moi, sans vraiment en avoir conscience, j’ai abandonné ces petites âmes, mais depuis le début, elles ont été recueillies dans l’amour infini de Dieu. Et c’est un réconfort incroyable que de prendre conscience de cela ! De savoir que ces petites vies sont déposées dans le cœur de Dieu depuis le tout début ! 

Je me rends bien compte à quel point c’est absurde de ne s’en rendre compte que maintenant : c’était une telle évidence, que Dieu ne les avait pas abandonnées ! Mais de l’entendre exprimé ainsi, de cette façon si simple et naturelle, cela me secoue fortement. J’ai le cœur serré, bouleversé de reconnaissance pour cette annonce innocente qui vient recoudre mon cœur déchiré.

“Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi.” (Mt. 19, 14)

En ce jour de commémoration du massacre des Saints Innocents, je prends conscience qu’en nourrissant la douleur de la perte, j’empêche mon âme d’accepter que les leurs soient auprès de notre Père à tous. Aujourd’hui, dans le très saint nom de Jésus Christ, je libère mon cœur du joug de la culpabilité. Et, priant pour tous les Saints Innocents, tous ces enfants morts très jeunes, voire non-nés, pour quelque raison que ce soit, je sais qu’ils sont dans la lumière, auprès de Dieu. Et cela est d’un réconfort absolu.

Ce texte est entièrement dédié à cet ami de lumière qui se reconnaîtra. Juste merci.

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